Jean Viard « Les nouvelles quêtes de proximité »

Mis à jour le 12 juillet 2021

Dans une société où les distances ne cessent d’augmenter, se dessinent de nouveaux modes d’usage des territoires. Éclairages avec le sociologue Jean Viard.
Jean Viard - Photo (c) Alexandre Dupeyron

Jean Viard - Photo (c) Alexandre Dupeyron

Vous soulignez souvent que dans les années 1960, le périmètre d’un citoyen était de 5 km environ, tandis qu’on parcourt aujourd’hui 55 km par jour en moyenne. Comment envisagez-vous ce changement de périmètre ?

Jean Viard : Jusqu'aux années 1960-70, on avait un lieu, et globalement on ne sortait pas beaucoup de son village ou de son quartier dans la ville. Les quartiers ouvriers étaient à côté des usines. Les gens allaient travailler à pied ou à vélo. Les commerçants habitaient souvent au-dessus de leur boutique. Le lien très proche entre domicile et travail créait des communautés sociales, parce qu'on partageait à peu près les mêmes modes de vie. Petit à petit, on a augmenté les distances : on a construit des immeubles en hauteur et des supermarchés pour pouvoir faire ses courses en voiture, les entreprises sont sorties des villes. On a éloigné les emplois. En parallèle, les femmes se sont mises à travailler : 85 % d’entre elles sont désormais salariées. Cette société du deuxième salaire est associée à l'idée de propriété. Les gens ont acheté leur maison. Il faut savoir qu’il y a en France à peu près 16 millions de maisons avec jardin et 12 millions d'appartements : 63 % des Français ont un jardin.

Ce qui pouvait ressembler à des progrès a néanmoins conduit à une crise sociale.

J.V. : Tout ça a transformé le rapport au lieu. Ces grands périphériques où on a construit depuis la guerre, et où habite une grande majorité de la population, ne sont pas des lieux sociaux. Il n’y a plus de regroupement physique. Les gens qui habitent-là ne disent pas j’habite à tel endroit, mais j’habite « à une heure » de Bordeaux, de Toulouse ou d’ailleurs. C’est cette ville de banlieue, c'est-à-dire ces lotissements et les gens restés dans leurs villages qui font tous les jours une heure de voiture pour aller travailler dans les métropoles, qui a fini par entrer en révolte. À un moment, ils n'ont plus su où ils habitaient.

Recréer du local qui se décline désormais à plusieurs échelles : là où j'emmène mes enfants à l'école, là où je vais au marché, à la salle de sports...

Jean Viard

Voyez-vous se dessiner de nouveaux modèles d’usage des territoires ?

J.V. : Le développement du numérique nous a fait franchir un nouveau cap. On parcourt encore plus de distance en virtuel qu’en physique. Puis cette pandémie nous a montré qu'on peut très bien travailler sans être dans son entreprise et qu’on peut se faire livrer. À peu près 21 millions de foyers sont connectés à Amazon en France. Qu'est-ce qu'on cherche ? À recréer du local qui se décline désormais à plusieurs échelles : là où j'emmène mes enfants à l'école, là où je vais au marché, à la salle de sports... et c’est de plus en plus les co-working ou les tiers-lieux, où on va une ou deux fois par semaine, au lieu d'aller dans son entreprise. Notre société se reconstitue sur le local et sur la livraison : sur un nouveau couple spatial. Les métropoles seront toujours un lieu de création de richesse collective parce que ce sont des carrefours de la toile et du pouvoir, mais on n'est pas obligé d'y habiter. En France, 61 % du PIB est produit dans huit métropoles qui ne comptent que 40 % de la population... On va aller, je pense, vers cette idée du bureau secondaire et d'usage de la ville de manière discontinue.

Aller plus loin

En Savoir plus sur les nouvelles relations avec nos territoires voisins :

Coopérations territoriales de Bordeaux Métropole

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Journal n°55 - 3e trimestre 2021

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Publié le 01/07/2021